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Points de vue sur le monde du travail
Photo: ILO/OIT
Reprise après sinistre

Comment le travail m'a donné un but après l'explosion de Beyrouth

Le 4 août 2020, des produits chimiques ont explosé dans un entrepôt du port de Beyrouth, tuant 218 personnes et dévastant une grande partie de la ville. L'explosion a marqué un coup d'arrêt pour moi et pour le Liban.

Avant l'explosion, le pays était déjà dans une très mauvaise situation à tous les niveaux, notamment sur le plan économique et social. J'étais désespéré et je sentais que je devais quitter le Liban car il ne semblait y avoir que deux possibilités pour mon avenir si je restais: la première, la mort et la seconde, l'échec.

Les structures métalliques déchiquetées des bâtiments montrent l'impact de l'explosion dans le port de Beyrouth.

L'explosion du port de Beyrouth a tué au moins 218 personnes, en a blessé 7000 et a causé des dommages aux bâtiments estimés à 15 milliards de dollars.

© iStock/Sandro Eid

Je suis ingénieur et je travaille pour l'Organisation internationale du Travail (OIT) à Beyrouth, où je gère les projets de notre Programme d'investissement à forte intensité d'emploi (PIIE) à travers le Liban.

Après l'explosion, je suis resté chez moi à réfléchir à mon avenir. Mais le travail m'a appelé et j'ai été chargé d'aider les gens à déblayer les décombres à Achrafieh, un quartier de Beyrouth. Une fois notre travail terminé, nous nous sommes rendus dans d'autres quartiers de la ville. Petit à petit, j'ai commencé à reprendre espoir.

Les ouvriers déblayent les décombres dans une rue de Beyrouth. Ils portent des casques bleus et des maillots fluorescents avec l'inscription EIIP qui signifie Programme d'investissement à forte intensité d'emploi de l'OIT.

Des ouvriers déblayent les décombres dans une rue de la ville de Beyrouth.

© Hani Baltaji

On nous a ensuite demandé de réhabiliter certains bâtiments à Beyrouth, notamment un poste de police municipal à Karantina, un quartier du nord-ouest de Beyrouth. C'était comme un petit échantillon de l'ensemble du pays. Il était presque totalement détruit et les personnes qui travaillaient dans ce bâtiment étaient dans une situation très difficile, confrontées à de nombreux problèmes économiques et sociaux.

Presque toutes les fenêtres, portes, lumières et plafonds étaient endommagés, ainsi que les systèmes électriques et d'eau. Le deuxième étage était partiellement inaccessible en raison de la chute d'un mur et d'une partie du toit.

C'était un gros travail. Même les travailleurs qui avaient été recrutés n'étaient pas très motivés. Ainsi, c'était un défi et un risque pour moi de participer à ce projet, car s'il échouait, cela affecterait notre réputation. Mais je sentais que je devais agir. Nous ne pouvions pas rester à la maison à réfléchir et à être pessimistes.

Je sentais que je devais agir. Nous ne pouvions pas rester à la maison à réfléchir et à être pessimistes.

Hani BaltajiResponsable de projet de l'OIT

Mon travail était partagé entre deux rôles principaux.

Le premier était le suivi social du projet. Je veillais à ce que le processus de recrutement soit transparent, que nous engagions des travailleurs féminins et masculins, ainsi que des personnes handicapées. Il m'incombait également de vérifier les conditions de travail. Je vérifiais notamment les horaires de travail, si toutes les mesures de sécurité nécessaires étaient en place, si les travailleurs disposaient de tous les équipements de sécurité et de protection individuelle dont ils avaient besoin, et si le contractant les payait régulièrement. En cas de problèmes, ils pouvaient venir me parler afin que je puisse les résoudre.

Mon deuxième rôle consistait à contrôler la qualité du travail technique et à m'assurer que l'entrepreneur respectait les plans et la conception architecturale. Pour cela, je devais consulter le directeur du commissariat, le colonel et les autres policiers. S'ils avaient des remarques ou des suggestions, c'était à moi de trouver une solution pour satisfaire leurs demandes.

Deux hommes se tiennent sur un échafaudage dans une pièce et peignent un mur en blanc.

Des murs entiers étaient tombés au deuxième étage et ont dû être reconstruits.

© Hani Baltaji

Et que s'est-il passé pendant ce projet? La mentalité de nombreux travailleurs a changé. Ils ont confié qu'ils ne savaient pas qu'ils pouvaient avoir un emploi décent, qu'ils avaient des droits.

Ils ont vu que les emplois étaient organisés et qu'il y avait des règles. Ils ont dû signer un contrat avant de commencer leur travail. Ils ont appris leurs droits à l'avance et ont été formés aux mesures de sécurité. Ils se sont sentis privilégiés.

Ils s'attendaient à passer quelques jours, peut-être une ou deux semaines au travail, sans aucune organisation, à faire des choses au hasard, sans aucune mesure de sécurité. Mais lorsqu'ils ont vu que ce travail était très différent de ceux auxquels ils étaient habitués, ils étaient très contents. Ils travaillaient avec leur cœur. Ils essayaient de fournir le meilleur travail possible.

Des ouvrières réparent une balustrade métallique. Elles portent des casques de chantier jaunes et des maillots fluorescents avec l'inscription EIIP.

La sécurité et la santé étaient une priorité pour les travailleurs sur le site.

© Hani Baltaji

Ma mentalité a changé aussi, surtout ma vision des femmes qui a changé à 180 degrés ! Elle avait déjà évolué lors de mes précédents projets. Je ne m'attendais pas à voir que les femmes pouvaient faire un meilleur travail que les hommes.

Beaucoup de ces femmes n'avaient pas eu la chance de montrer ce dont elles étaient capables. Au Liban, beaucoup de femmes ont peur de travailler avec des hommes. Ici, elles se sentaient en sécurité pour effectuer leur travail. Nous avons toujours essayé de prévenir tout cas de harcèlement et cela ne s'est jamais produit. Elles avaient des droits et étaient payées de la même manière que les hommes.

En outre, elles ont été embauchées pour effectuer des travaux qualifiés. Elles ont reçu une formation. Certaines femmes ont travaillé dans la peinture, le plâtrage, le carrelage et la fixation de faux plafonds. Elles effectuaient des tâches qualifiées que les hommes effectuent traditionnellement.

Elles se sont de ce fait senties très heureuses, très fières et cela les a aidées à trouver d'autres emplois. Récemment, lors de l'inauguration officielle du poste de police, une femme m'a dit qu'elle avait maintenant trouvé un travail qualifié et qu'elle avait acquis cette compétence grâce à notre projet.

Nous avons également embauché cinq travailleurs handicapés. Avant qu'ils ne commencent leur travail, nous avons identifié les tâches qui leur conviendraient le mieux. Ils ont bien travaillé et la qualité de leur travail était excellente.

L'extérieur du bâtiment de la police municipale à Karantina avant les travaux de réhabilitation. La peinture est de couleur beige.

Le bâtiment de la police municipale à Karantina avant les travaux de réhabilitation. Bien que le bâtiment soit encore debout, le toit et les murs intérieurs ont subi d'importants dommages structurels, les fenêtres ont été brisées, et l'électricité et les conduites d'eau ne fonctionnaient pas.

© Mohammad Bitar
L'extérieur du poste de police municipale après les travaux de réhabilitation. La peinture du bâtiment est maintenant d'une couleur brique rouge avec des garnitures blanches.

Le bâtiment de la police municipale après la fin des travaux de réhabilitation.

© Mohammad Bitar

Je suis vraiment très heureux parce que nous avons réhabilité un bâtiment qui avait été détruit, et je ne m'attendais pas à ce que le résultat soit aussi satisfaisant. Je suis très fier et heureux que les personnes qui ont travaillé sur le projet trouvent maintenant plus facilement un autre emploi.

C'est la diversité des personnes impliquées dans ce projet qui l'a rendu si spécial: travailleurs masculins et féminins, travailleurs handicapés, sans oublier les contributions de la municipalité locale, de la police et de l'entrepreneur. Je pense que c'est la raison pour laquelle le projet a été un tel succès.

Je ne veux plus quitter le Liban. J'ai vu que nous pouvons changer même la situation la plus difficile et améliorer les choses.

Hani BaltajiResponsable de projet de l'OIT

Je ne suis plus pessimiste comme au moment de l'explosion. Je n'ai plus envie de quitter le Liban. J'ai vu que nous pouvons changer même la situation la plus difficile et améliorer les choses.

Nous pouvons améliorer, réparer, et nous pouvons aider les gens. Nous pouvons offrir aux gens la possibilité d'acquérir de nouvelles compétences; nous pouvons également aider les personnes dont les bâtiments ont été endommagés.

Nous avons eu des retours très positifs et l'histoire s'est terminée par un succès. J'espère que l'avenir de ce pays sera aussi une histoire de succès.

Certains des travailleurs et l'entrepreneur se tiennent devant le bâtiment de la police municipale réhabilité.

Une partie des ouvriers, des contremaîtres et l'entrepreneur, Mohamad Tabbaja, se réunissent pour l'inauguration du bâtiment de la police municipale.

© Mohammad Bitar

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