Podcast
Idées et perspectives qui façonnent l’avenir du travail
© SOPPECOM / Vidya Kulkarni

Podcast l'avenir du travail

Episode 58
Emploi et tendances sociales

La qualité de l’emploi progresse trop lentement

22 janvier 2026

Alors que le chômage mondial semble globalement stable, le nouveau rapport de l’OIT Tendances sociales et de l'emploi 2026 met en lumière des fragilités profondes: ralentissement des progrès vers des emplois décents, persistance de la pauvreté au travail et inégalités durables, notamment pour les jeunes et les femmes.

Dans cet épisode du podcast L’avenir du travail, Ekkehard Ernst, chef de l’unité de recherche de l’OIT et coordonnateur du rapport, analyse les principales tendances à l’œuvre, de la productivité au travail informel, et explique pourquoi une action rapide et coordonnée est essentielle pour prévenir une aggravation des inégalités.

Transcription

Bonjour et bienvenue dans le podcast de

l'Organisation internationale du Travail

consacrée à l'avenir du travail.

Dans cet épisode, nous abordons un tout

nouveau rapport de l'OIT qui dresse un

état des lieux des marchés du travail à

l'échelle mondiale et met en lumière les

défis à venir. Le rapport analyse la

situation actuelle de l'emploi, décrypte

les derniers chiffres mondiaux et montre

pourquoi la qualité des emplois

progresse encore trop lentement. Il

examine également la manière dont les

tensions commerciales transformment en

profondeur le monde du travail. Ces

enjeux sont donc au cœur de ce nouveau

rapport sur les tendances sociales et de

l'emploi 2026. Et nous allons voir ce

que ça implique concrètement pour les

travailleurs, les employeurs et les

décideurs publics. Alors, pour en parler

aujourd'hui, j'ai le plaisir

d'accueillir Ekkehard

Ernst, qui est le chef de l'unité de

recherche de l'OIT, et coordonnateur du

rapport. Ekkehard, merci d'être avec nous.

Merci Isabel.

Alors, commençons par le début. Le

rapport "Tendance sociale et de l'emploi

de 2026" paraît dans un contexte de

profond changement et de risque

croissant. Le chômage mondial semble

stable. Alors, pourquoi l'OIT reste

néanmoins préoccupée et quels sont les

problèmes de fond ? Alors effectivement

le rapport fait état d'une

stabilité du chômage mondial aux

alentours de 4,9 %, aussi bien

l'année passée que cette année. Mais il

y a des fragilités sous-jacentes qui

risquent de déstabiliser complètement

l'emploi dans les mois et dans les

années à venir. Et ce sont notamment les

fragilités ou la fragmentation de

l'économie mondiale, mais aussi

l'émergence de l'IA, les risques de l'IA

peuvent être une bulle spéculative

financière qui font qu'on n'est pas sûr

du tout que cette stabilité d'emploi va

persister dans l'avenir.

Et notamment, il y a une préoccupation en

ce qui concerne la qualité du travail.

C'est bien ça.

Effectivement, on est actuellement dans

une situation, on a 2 milliards de

personnes qui sont toujours dans

l'informalité. On a la pauvreté de

l'emploi qui risque de ne pas baisser et

on a des problèmes notamment pour les

jeunes et pour les femmes de ne pas trouver

d'emploi.

Donc derrière des chiffres qui

donnent une certaine idée de stabilité,

il y a quand même des fragilités qui

sont là et qui deviennent de plus

en plus importantes, qui révèlent quand

même des fissures au sein du monde du

travail. Mais c'est surtout que le

progrès qu'on a pu observer depuis

2015 ne semble pas accélérer, hein.

Donc on est toujours, comme je disais, on est

toujours dans une situation de pauvreté

d'emploi importante, dans une

situation d'informalité et cette

informalité ne diminue pas, notamment

dans les pays à faible revenu, les pays

en voie de développement. Il y a de plus en

plus de personnes qui se retrouvent en

informalité alors que on aurait tendance

à croire que ces inégalités vont

diminuer au fur à mesure que ces

pistes se développent.

Alors, parlons un peu de l'informalité

justement dans le monde du travail.

Quelle est l'ampleur de ce phénomène

dans les pays développés et dans les

pays moins développés ?

Mais alors dans les pays développés, on

n'a pas vraiment d'informalité au

sens propre.

L'informalité ou l'emploi informel, en

fait, ça implique quoi ? Ça implique que

vous n'avez pas de contrat de travail,

vous n'avez pas de sécurité à l'emploi,

vous n'avez pas du tout un encadrement

juridique de votre travail. Donc

il y a beaucoup d'accidents par exemple,

il y a pas de protection pour

ces ouvriers-là. Dans le monde, on parle

de 2 milliards de personnes qui

sont en informel, mais au fait,

il y a une grande inégalité entre

les pays. Les pays avancés, comme je

disais, il y a pratiquement pas

d'informalité. Dans les pays

moins développés, dans les pays

à faible revenu, on est à près à 80-90%

des gens qui sont dans

dans l'informalité. Donc en gros, la

plupart des gens dans ces pays se

retrouvent dans une situation

extrêmement précaire où ils peuvent pas

vraiment se lancer, ils peuvent pas

fonder une famille, il peuvent pas

mettre de l'argent de côté, parce que

tout simplement leur situation

économique et sociale ne leur permet

pas.

Et il n'y a aucune évolution dans ces

chiffres. Ce sont plus ou moins toujours

les mêmes chiffres depuis des années.

Donc c'est une situation d'informalité

dans les pays moins développés qui reste

toujours un énorme problème et qui

visiblement n'a pas de solution.

Exactement. C'est ça qui est préoccupant,

c'est qu'on a pu observer une certaine

amélioration entre 2015 et 2020,

donc jusqu'au début de la pandémie,

et depuis, il n'y a aucune amélioration et

aucune évolution, et au contraire, surtout

dans les pays à faible revenu, cette

situation semble s'empirer.

Alors, parlons également d'une autre idée-clé

du rapport qui est celle de la

productivité. Alors, pourquoi une

croissance faible de la productivité

pose-t-elle un problème majeur pour le

travail décent ? Alors, la

productivité au travail est directement

liée à la capacité des salariés

d'augmenter des salaires, de voir leur

salaire, leur revenu progresser.

Donc s'il n'y a pas de productivité, il n'y a

pas non plus d'évolution quoi. Aussi,

s'il n'y a pas de productivité, les

entreprises ne sont pas en mesure

d'améliorer les conditions de travail.

Donc, il y a tout un tas de problème qui

est lié à la faiblesse de la

productivité et malheureusement, on voit

justement cette productivité pas

diminuer mais la croissance, la

productivité décélérer, et ça, c'est vrai

pas seulement dans les pays avancés mais

aussi dans les pays à faibles revenus,

qui justement observent la même

faiblesse de productivité et ce qui fait

que les inégalités entre les pays

continuent à se creuser. Donc, ça veut

aussi dire que même s'il y a du travail,

même s'il y a des emplois qui se créent,

la qualité de l'emploi est

bien moindre et que donc ce phénomène de

productivité va continuer à être un vrai

problème.

La productivité au travail, c'est

vraiment la clé de voûte pour

l'amélioration des conditions de travail,

aussi bien, comme je disais, de salaire

mais des conditions au travail, la

capacité des entreprises d'investir dans

un travail stable et sûr est diminuée à

partir du moment qu'il y a pas de

productivité, il y a pas de gain des

entreprises à améliorer leur

productivité.

Évidemment, cela peut avoir des conséquences

sur le tissu social, ça crée aussi

énormément de tension au sein des

sociétés.

Absolument. Et surtout pour les jeunes

et pour les femmes, il y a un vrai

problème, à partir du moment où

il y a une certaine faiblesse

dans le tissu social, ça c'est souvent

les premières catégories sur le marché

de l'emploi qui sont concernées.

Aujourd'hui, on a toujours seulement 40%

des femmes qui sont employées ou enfin

40 % de la force du travail dans le

monde est féminine. Ça veut dire qu'il y

a une grande partie du monde féminin qui

n'est pas intégrée correctement sur le

marché de travail. Alors, justement,

parlons des femmes, le rapport

montre aussi que les écarts entre les

femmes et les hommes sur le marché du

travail se maintiennent. Alors, pourquoi

est-il aussi difficile de réduire ces

écarts ?

Dans certains pays, effectivement, il y

a des barrières culturelles qui

empêchent des femmes à intégrer

correctement le travail. Mais aussi, il

y a, il y a toujours un retard de

formation. Il y a beaucoup beaucoup beaucoup de

femmes qui n'ont toujours pas le

même niveau d'éducation, le même niveau

de formation que les hommes. Et ça

fait que ces femmes-là sont souvent

obligées de se contenter avec des

emplois plus précaires avec moins

d'opportunités d'intégrer le marché

du travail et souvent avec une

incitation à rester à la maison ou à

faire des petits boulots qui finalement ne

rapportent pas grand-chose.

Tu as également parlé des jeunes. Le

rapport dit aussi que les jeunes

continuent de rencontrer des grandes

difficultés. Alors même question,

pourquoi est-il toujours aussi difficile

pour eux de trouver des emplois,

emplois décents surtout au début de

parcours ?

Alors, effectivement pour les jeunes,

maintenant il y a deux situations qui

sont en train de peser sur leur

opportunité. D'abord, il y a un

ralentissement conjoncturel qui fait que,

de toutes les manières, il y a moins

d'emplois qui vont être créés. Mais en

plus de ça, il y a le risque que les

nouvelles technologies empêchent les

jeunes à rentrer sur le marché de

travail pour trouver un emploi qui

correspond à la formation. Souvent les

jeunes ont été formés avec donc des

technologies précédentes et aujourd'hui

avec ce changement technologique assez

rapide, on voit que de plus en plus

de jeunes ont une difficulté de faire

correspondre leurs compétences avec la

nouvelle réalité sur le marché de

travail. Pour l'instant, les chiffres,

on ne les voit pas encore, donc le taux de

chômage des jeunes n'a pas vraiment

augmenté à cause de ça. Mais ça risque

de poser un problème dans l'avenir pour

ces jeunes-là à partir du moment où les

formations ne sont pas vraiment adaptées

à cette nouvelle réalité

technologique.

Et on parle aussi du fait que

l'intelligence artificielle peut

remplacer ces premiers boulots, ce

premier travail auquel

aurait accès les jeunes et donc ça leur

ferme depuis le début une porte d'accès

au marché du travail. Ça c'est un vrai

problème. Ma réponse à ça, c'est

toujours de dire que les entreprises à

un moment donné vont être obligées

d'embaucher de toutes les manières, parce

qu'il y a un départ de plus en plus

accéléré, notamment dans les pays avancés,

à la retraite, et donc ils seront obligés

à un moment donné d'embaucher. Mais pour

l'instant, l'embauche des jeunes se fait

principalement sur des petits boulots

qui sont facilement remplaçables par la

technologie et donc il y a un ajustement

à faire aussi bien de la part des

employeurs, que de la part des jeunes

et notamment de la formation que les

jeunes obtiennent, afin de répondre, afin

d'intégrer dans le cursus scolaire ces

nouvelles technologies pour mieux les

préparer à rentrer sur le marché de

travail et à correspondre mieux au

profil que les employeurs vont chercher

dans l'avenir.

Alors, reprenons une vision un petit peu

plus globale, ce dont parle également le

rapport. Alors, comment les dynamiques

commerciales et les risques mondiaux

actuellement, qui sont quand même assez

assez présents, peuvent-ils influencer

les perspectives de l'emploi ? Alors, le

rapport, effectivement, regarde un peu ces

frictions, cette fragmentation

géopolitique, des relations commerciales

internationales et fait l'état d'une

augmentation d'incertitude. Donc, on voit

que les annonces des barrières

tarifaires changent pratiquement d'une

semaine à l'autre et donc pour les

entreprises, c'est très compliqué de

vraiment prévoir exactement quelle est

la réalité à laquelle ils vont faire

face. Il faut voir quand même que il y a

plus de 460 millions d'employés dans le

monde qui sont impliqués dans les

chaînes d'approvisionnement

internationales et donc, qui sont

directement touchés par ces

augmentations. Pour l'instant, on n'a pas

encore vu un impact direct sur l'emploi.

Pour l'instant, il y avait une

possibilité de restructurer ces

chaînes d'approvisionnement. Donc sur

l'emploi, on voit pas encore des

chiffres. Mais plus cette situation

d'incertitude perdure, plus les entreprises

vont diminuer leurs expositions à un

commerce international et vont se

tourner vers de plus en plus de services

plutôt que de l'industrie, dans

laquel actuellement il y a beaucoup

beaucoup d'emplois et qui a permis

justement aux pays en voie

développement d'améliorer leurs

conditions de travail et leur

niveau de vie.

Et vu l'actualité internationale, on

pourrait penser que ça ne va pas

s'améliorer pour le reste de l'année.

Malheureusement non. Non,

effectivement, on a plutôt tendance à

penser que, étant donné que cette

incertitude perdure, les emplois dans

ces chaînes d'approvisionnement risquent

d'être touchés en premier.

Alors, parlons un petit peu de ce que

l'on peut faire. Donc, le rapport avertit

que sans action rapide pour améliorer la

qualité des emplois, les inégalités

mondiales vont donc s'aggraver - ce dont

tu parlais - le rapport appelle à une

action coordonnée et à des institutions

plus fortes. Alors, qu'est-ce que cela

signifie concrètement ? Alors tout

d'abord effectivement, il faut faire en

sorte que ces incertitudes sur la scène

internationale diminuent. Donc il faut

vraiment, c'est un appel à tous les pays

et tous les responsables politiques de

dire voilà maintenant on a eu un certain,

une année difficile de frictions, il est

temps maintenant de mettre un peu de

stabilité dans ces relations-là pour

justement permettre à l'économie

internationale de fonctionner de nouveau

à plein régime. La deuxième chose, comme

je disais, c'est que la révolution

technologique elle est là, l'IA elle est

là, il faut répondre à ça et ça veut dire

aussi qu'il faut adjuster, adapter les

curriculum scolaires universitaires à

cette nouvelle réalité pour permettre

aux jeunes vraiment d'obtenir les

compétences nécessaires. Et puis troisième

question, toujours au niveau national

cette fois-ci, c'est vraiment permettre

aux femmes de pouvoir rentrer sur le

marché du travail, de pouvoir pleinement

bénéficier des opportunités qui

s'offrent à elles, soit avec une

meilleure formation, soit réduire par

exemple des barrières culturelles et

sociales qui les empêchent toujours à

participer au marché de travail.

Donc c'est vraiment sur le long terme.

Absolument.

Et bien merci Ekkehard, merci d'être venu

ici avec nous. C'est la fin de cet

épisode. Nous étions aujourd'hui avec

Ekkehard Ernst, qui est le chef de l'unité de

recherche de l'OIT, pour parler du nouveau

rapport sur les tendances sociales de

l'emploi 2026. Dans les prochaines

semaines, nous continuerons d'explorer

les grandes transformations qui

façonnent le monde du travail.

Suivez-nous sur LinkedIn, YouTube,

Instagram et X à OIT info ainsi que sur

Blue Sky et Threads. Merci de votre

écoute et à très bientôt pour un nouvel

épisode du podcast de l'OIT sur l'avenir du

travail.