Episode 58
La qualité de l’emploi progresse trop lentement
Ekkehard Ernst
Episode 57
Le sommet de Doha peut-il relancer la justice sociale mondiale ?
Claire Courteille-Mulder
Episode 56
Le congé de paternité: regards croisés entre experts et entreprises
Caroline Imbert, Nashwa Belal
Episode 55
L’Europe face à une main-d’œuvre vieillissante
Sabrina de Gobbi, Stefan Kühn
Episode 54
Comment l’IA et d’autres technologies peuvent protéger les travailleurs
Manal Azzi, Dafne Papandrea
Episode 53
Tendances mondiales de l’emploi: les défis et les opportunités pour 2025
Ekkehard Ernst
Episode 52
Symbiose industrielle : quand l'innovation écologique rencontre l'emploi
Sabrina de Gobbi
Tous les épisodes
La qualité de l’emploi progresse trop lentement
22 janvier 2026Alors que le chômage mondial semble globalement stable, le nouveau rapport de l’OIT Tendances sociales et de l'emploi 2026 met en lumière des fragilités profondes: ralentissement des progrès vers des emplois décents, persistance de la pauvreté au travail et inégalités durables, notamment pour les jeunes et les femmes.
Dans cet épisode du podcast L’avenir du travail, Ekkehard Ernst, chef de l’unité de recherche de l’OIT et coordonnateur du rapport, analyse les principales tendances à l’œuvre, de la productivité au travail informel, et explique pourquoi une action rapide et coordonnée est essentielle pour prévenir une aggravation des inégalités.
Transcription
Bonjour et bienvenue dans le podcast de
l'Organisation internationale du Travail
consacrée à l'avenir du travail.
Dans cet épisode, nous abordons un tout
nouveau rapport de l'OIT qui dresse un
état des lieux des marchés du travail à
l'échelle mondiale et met en lumière les
défis à venir. Le rapport analyse la
situation actuelle de l'emploi, décrypte
les derniers chiffres mondiaux et montre
pourquoi la qualité des emplois
progresse encore trop lentement. Il
examine également la manière dont les
tensions commerciales transformment en
profondeur le monde du travail. Ces
enjeux sont donc au cœur de ce nouveau
rapport sur les tendances sociales et de
l'emploi 2026. Et nous allons voir ce
que ça implique concrètement pour les
travailleurs, les employeurs et les
décideurs publics. Alors, pour en parler
aujourd'hui, j'ai le plaisir
d'accueillir Ekkehard
Ernst, qui est le chef de l'unité de
recherche de l'OIT, et coordonnateur du
rapport. Ekkehard, merci d'être avec nous.
Merci Isabel.
Alors, commençons par le début. Le
rapport "Tendance sociale et de l'emploi
de 2026" paraît dans un contexte de
profond changement et de risque
croissant. Le chômage mondial semble
stable. Alors, pourquoi l'OIT reste
néanmoins préoccupée et quels sont les
problèmes de fond ? Alors effectivement
le rapport fait état d'une
stabilité du chômage mondial aux
alentours de 4,9 %, aussi bien
l'année passée que cette année. Mais il
y a des fragilités sous-jacentes qui
risquent de déstabiliser complètement
l'emploi dans les mois et dans les
années à venir. Et ce sont notamment les
fragilités ou la fragmentation de
l'économie mondiale, mais aussi
l'émergence de l'IA, les risques de l'IA
peuvent être une bulle spéculative
financière qui font qu'on n'est pas sûr
du tout que cette stabilité d'emploi va
persister dans l'avenir.
Et notamment, il y a une préoccupation en
ce qui concerne la qualité du travail.
C'est bien ça.
Effectivement, on est actuellement dans
une situation, on a 2 milliards de
personnes qui sont toujours dans
l'informalité. On a la pauvreté de
l'emploi qui risque de ne pas baisser et
on a des problèmes notamment pour les
jeunes et pour les femmes de ne pas trouver
d'emploi.
Donc derrière des chiffres qui
donnent une certaine idée de stabilité,
il y a quand même des fragilités qui
sont là et qui deviennent de plus
en plus importantes, qui révèlent quand
même des fissures au sein du monde du
travail. Mais c'est surtout que le
progrès qu'on a pu observer depuis
2015 ne semble pas accélérer, hein.
Donc on est toujours, comme je disais, on est
toujours dans une situation de pauvreté
d'emploi importante, dans une
situation d'informalité et cette
informalité ne diminue pas, notamment
dans les pays à faible revenu, les pays
en voie de développement. Il y a de plus en
plus de personnes qui se retrouvent en
informalité alors que on aurait tendance
à croire que ces inégalités vont
diminuer au fur à mesure que ces
pistes se développent.
Alors, parlons un peu de l'informalité
justement dans le monde du travail.
Quelle est l'ampleur de ce phénomène
dans les pays développés et dans les
pays moins développés ?
Mais alors dans les pays développés, on
n'a pas vraiment d'informalité au
sens propre.
L'informalité ou l'emploi informel, en
fait, ça implique quoi ? Ça implique que
vous n'avez pas de contrat de travail,
vous n'avez pas de sécurité à l'emploi,
vous n'avez pas du tout un encadrement
juridique de votre travail. Donc
il y a beaucoup d'accidents par exemple,
il y a pas de protection pour
ces ouvriers-là. Dans le monde, on parle
de 2 milliards de personnes qui
sont en informel, mais au fait,
il y a une grande inégalité entre
les pays. Les pays avancés, comme je
disais, il y a pratiquement pas
d'informalité. Dans les pays
moins développés, dans les pays
à faible revenu, on est à près à 80-90%
des gens qui sont dans
dans l'informalité. Donc en gros, la
plupart des gens dans ces pays se
retrouvent dans une situation
extrêmement précaire où ils peuvent pas
vraiment se lancer, ils peuvent pas
fonder une famille, il peuvent pas
mettre de l'argent de côté, parce que
tout simplement leur situation
économique et sociale ne leur permet
pas.
Et il n'y a aucune évolution dans ces
chiffres. Ce sont plus ou moins toujours
les mêmes chiffres depuis des années.
Donc c'est une situation d'informalité
dans les pays moins développés qui reste
toujours un énorme problème et qui
visiblement n'a pas de solution.
Exactement. C'est ça qui est préoccupant,
c'est qu'on a pu observer une certaine
amélioration entre 2015 et 2020,
donc jusqu'au début de la pandémie,
et depuis, il n'y a aucune amélioration et
aucune évolution, et au contraire, surtout
dans les pays à faible revenu, cette
situation semble s'empirer.
Alors, parlons également d'une autre idée-clé
du rapport qui est celle de la
productivité. Alors, pourquoi une
croissance faible de la productivité
pose-t-elle un problème majeur pour le
travail décent ? Alors, la
productivité au travail est directement
liée à la capacité des salariés
d'augmenter des salaires, de voir leur
salaire, leur revenu progresser.
Donc s'il n'y a pas de productivité, il n'y a
pas non plus d'évolution quoi. Aussi,
s'il n'y a pas de productivité, les
entreprises ne sont pas en mesure
d'améliorer les conditions de travail.
Donc, il y a tout un tas de problème qui
est lié à la faiblesse de la
productivité et malheureusement, on voit
justement cette productivité pas
diminuer mais la croissance, la
productivité décélérer, et ça, c'est vrai
pas seulement dans les pays avancés mais
aussi dans les pays à faibles revenus,
qui justement observent la même
faiblesse de productivité et ce qui fait
que les inégalités entre les pays
continuent à se creuser. Donc, ça veut
aussi dire que même s'il y a du travail,
même s'il y a des emplois qui se créent,
la qualité de l'emploi est
bien moindre et que donc ce phénomène de
productivité va continuer à être un vrai
problème.
La productivité au travail, c'est
vraiment la clé de voûte pour
l'amélioration des conditions de travail,
aussi bien, comme je disais, de salaire
mais des conditions au travail, la
capacité des entreprises d'investir dans
un travail stable et sûr est diminuée à
partir du moment qu'il y a pas de
productivité, il y a pas de gain des
entreprises à améliorer leur
productivité.
Évidemment, cela peut avoir des conséquences
sur le tissu social, ça crée aussi
énormément de tension au sein des
sociétés.
Absolument. Et surtout pour les jeunes
et pour les femmes, il y a un vrai
problème, à partir du moment où
il y a une certaine faiblesse
dans le tissu social, ça c'est souvent
les premières catégories sur le marché
de l'emploi qui sont concernées.
Aujourd'hui, on a toujours seulement 40%
des femmes qui sont employées ou enfin
40 % de la force du travail dans le
monde est féminine. Ça veut dire qu'il y
a une grande partie du monde féminin qui
n'est pas intégrée correctement sur le
marché de travail. Alors, justement,
parlons des femmes, le rapport
montre aussi que les écarts entre les
femmes et les hommes sur le marché du
travail se maintiennent. Alors, pourquoi
est-il aussi difficile de réduire ces
écarts ?
Dans certains pays, effectivement, il y
a des barrières culturelles qui
empêchent des femmes à intégrer
correctement le travail. Mais aussi, il
y a, il y a toujours un retard de
formation. Il y a beaucoup beaucoup beaucoup de
femmes qui n'ont toujours pas le
même niveau d'éducation, le même niveau
de formation que les hommes. Et ça
fait que ces femmes-là sont souvent
obligées de se contenter avec des
emplois plus précaires avec moins
d'opportunités d'intégrer le marché
du travail et souvent avec une
incitation à rester à la maison ou à
faire des petits boulots qui finalement ne
rapportent pas grand-chose.
Tu as également parlé des jeunes. Le
rapport dit aussi que les jeunes
continuent de rencontrer des grandes
difficultés. Alors même question,
pourquoi est-il toujours aussi difficile
pour eux de trouver des emplois,
emplois décents surtout au début de
parcours ?
Alors, effectivement pour les jeunes,
maintenant il y a deux situations qui
sont en train de peser sur leur
opportunité. D'abord, il y a un
ralentissement conjoncturel qui fait que,
de toutes les manières, il y a moins
d'emplois qui vont être créés. Mais en
plus de ça, il y a le risque que les
nouvelles technologies empêchent les
jeunes à rentrer sur le marché de
travail pour trouver un emploi qui
correspond à la formation. Souvent les
jeunes ont été formés avec donc des
technologies précédentes et aujourd'hui
avec ce changement technologique assez
rapide, on voit que de plus en plus
de jeunes ont une difficulté de faire
correspondre leurs compétences avec la
nouvelle réalité sur le marché de
travail. Pour l'instant, les chiffres,
on ne les voit pas encore, donc le taux de
chômage des jeunes n'a pas vraiment
augmenté à cause de ça. Mais ça risque
de poser un problème dans l'avenir pour
ces jeunes-là à partir du moment où les
formations ne sont pas vraiment adaptées
à cette nouvelle réalité
technologique.
Et on parle aussi du fait que
l'intelligence artificielle peut
remplacer ces premiers boulots, ce
premier travail auquel
aurait accès les jeunes et donc ça leur
ferme depuis le début une porte d'accès
au marché du travail. Ça c'est un vrai
problème. Ma réponse à ça, c'est
toujours de dire que les entreprises à
un moment donné vont être obligées
d'embaucher de toutes les manières, parce
qu'il y a un départ de plus en plus
accéléré, notamment dans les pays avancés,
à la retraite, et donc ils seront obligés
à un moment donné d'embaucher. Mais pour
l'instant, l'embauche des jeunes se fait
principalement sur des petits boulots
qui sont facilement remplaçables par la
technologie et donc il y a un ajustement
à faire aussi bien de la part des
employeurs, que de la part des jeunes
et notamment de la formation que les
jeunes obtiennent, afin de répondre, afin
d'intégrer dans le cursus scolaire ces
nouvelles technologies pour mieux les
préparer à rentrer sur le marché de
travail et à correspondre mieux au
profil que les employeurs vont chercher
dans l'avenir.
Alors, reprenons une vision un petit peu
plus globale, ce dont parle également le
rapport. Alors, comment les dynamiques
commerciales et les risques mondiaux
actuellement, qui sont quand même assez
assez présents, peuvent-ils influencer
les perspectives de l'emploi ? Alors, le
rapport, effectivement, regarde un peu ces
frictions, cette fragmentation
géopolitique, des relations commerciales
internationales et fait l'état d'une
augmentation d'incertitude. Donc, on voit
que les annonces des barrières
tarifaires changent pratiquement d'une
semaine à l'autre et donc pour les
entreprises, c'est très compliqué de
vraiment prévoir exactement quelle est
la réalité à laquelle ils vont faire
face. Il faut voir quand même que il y a
plus de 460 millions d'employés dans le
monde qui sont impliqués dans les
chaînes d'approvisionnement
internationales et donc, qui sont
directement touchés par ces
augmentations. Pour l'instant, on n'a pas
encore vu un impact direct sur l'emploi.
Pour l'instant, il y avait une
possibilité de restructurer ces
chaînes d'approvisionnement. Donc sur
l'emploi, on voit pas encore des
chiffres. Mais plus cette situation
d'incertitude perdure, plus les entreprises
vont diminuer leurs expositions à un
commerce international et vont se
tourner vers de plus en plus de services
plutôt que de l'industrie, dans
laquel actuellement il y a beaucoup
beaucoup d'emplois et qui a permis
justement aux pays en voie
développement d'améliorer leurs
conditions de travail et leur
niveau de vie.
Et vu l'actualité internationale, on
pourrait penser que ça ne va pas
s'améliorer pour le reste de l'année.
Malheureusement non. Non,
effectivement, on a plutôt tendance à
penser que, étant donné que cette
incertitude perdure, les emplois dans
ces chaînes d'approvisionnement risquent
d'être touchés en premier.
Alors, parlons un petit peu de ce que
l'on peut faire. Donc, le rapport avertit
que sans action rapide pour améliorer la
qualité des emplois, les inégalités
mondiales vont donc s'aggraver - ce dont
tu parlais - le rapport appelle à une
action coordonnée et à des institutions
plus fortes. Alors, qu'est-ce que cela
signifie concrètement ? Alors tout
d'abord effectivement, il faut faire en
sorte que ces incertitudes sur la scène
internationale diminuent. Donc il faut
vraiment, c'est un appel à tous les pays
et tous les responsables politiques de
dire voilà maintenant on a eu un certain,
une année difficile de frictions, il est
temps maintenant de mettre un peu de
stabilité dans ces relations-là pour
justement permettre à l'économie
internationale de fonctionner de nouveau
à plein régime. La deuxième chose, comme
je disais, c'est que la révolution
technologique elle est là, l'IA elle est
là, il faut répondre à ça et ça veut dire
aussi qu'il faut adjuster, adapter les
curriculum scolaires universitaires à
cette nouvelle réalité pour permettre
aux jeunes vraiment d'obtenir les
compétences nécessaires. Et puis troisième
question, toujours au niveau national
cette fois-ci, c'est vraiment permettre
aux femmes de pouvoir rentrer sur le
marché du travail, de pouvoir pleinement
bénéficier des opportunités qui
s'offrent à elles, soit avec une
meilleure formation, soit réduire par
exemple des barrières culturelles et
sociales qui les empêchent toujours à
participer au marché de travail.
Donc c'est vraiment sur le long terme.
Absolument.
Et bien merci Ekkehard, merci d'être venu
ici avec nous. C'est la fin de cet
épisode. Nous étions aujourd'hui avec
Ekkehard Ernst, qui est le chef de l'unité de
recherche de l'OIT, pour parler du nouveau
rapport sur les tendances sociales de
l'emploi 2026. Dans les prochaines
semaines, nous continuerons d'explorer
les grandes transformations qui
façonnent le monde du travail.
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écoute et à très bientôt pour un nouvel
épisode du podcast de l'OIT sur l'avenir du
travail.