Episode 56
Le congé de paternité: regards croisés entre experts et entreprises
Caroline Imbert, Nashwa Belal
Episode 58
La qualité de l’emploi progresse trop lentement
Ekkehard Ernst
Episode 57
Le sommet de Doha peut-il relancer la justice sociale mondiale ?
Claire Courteille-Mulder
Episode 55
L’Europe face à une main-d’œuvre vieillissante
Sabrina de Gobbi, Stefan Kühn
Episode 54
Comment l’IA et d’autres technologies peuvent protéger les travailleurs
Manal Azzi, Dafne Papandrea
Episode 53
Tendances mondiales de l’emploi: les défis et les opportunités pour 2025
Ekkehard Ernst
Episode 52
Symbiose industrielle : quand l'innovation écologique rencontre l'emploi
Sabrina de Gobbi
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Le congé de paternité: regards croisés entre experts et entreprises
9 octobre 2025À l’occasion du 25e anniversaire de la Convention sur la protection de la maternité (n° 183), l’OIT publie de nouvelles données révélant un écart mondial de 22,5 semaines de congé payé entre les hommes et les femmes. Réduire cet écart est essentiel pour l’égalité professionnelle, le bien-être des familles et la compétitivité des entreprises. Nashwa Belal, experte OIT basée en Égypte, nous aide à comprendre la situation actuelle et Caroline Imbert, responsable des talents chez Wave Sénégal, nous fait découvrir la réalité au Sénégal.
La discussion s’enrichit du témoignage de Karamokho Badiane, directeur régional du développement commercial chez Wave Sénégal, père de trois filles, et bénéficiaire d’un congé de paternité. L’épisode souligne qu’un congé de paternité mieux réparti et soutenu par des mesures concrètes bénéficie à l’ensemble de la société.
Transcription
[musique]
Bonjour et bienvenue
dans ce nouvel épisode de notre podcast
de l'OIT sur l'avenir du travail.
Je suis Khadija Youssouf-Diallo, votre hôte pour aujourd'hui.
Saviez-vous que cette année marque le 25ème anniversaire
de l'adoption de la Convention de l'OIT
sur la protection de la maternité ?
À cette occasion, l'OIT a publié un nouveau document intitulé
Combler l'écart entre les genres en matière
de congés parentaux payés.
La Convention prévoit un minimum de 14 semaines
de congé de maternité.
Sa Recommandation numéro 191 encourage
son extension à 18 semaines et appelle à garantir
une sécurité de revenus adéquate,
la protection de la santé maternelle et infantile
par un financement collectif.
Cet épisode explore le débat
général autour du congé de paternité, ce qui a déjà été accompli,
comment cela a été possible et quels
domaines nécessitent encore un appui accru.
Pour parler de cela ensemble,
nous avons aujourd'hui Caroline Imbert,
est la responsable de talents dans la société Wave Sénégal,
et Nashwa Belal, qui est notre experte
de l'OIT en maternité basée en Égypte.
Merci d'être avec nous, mesdames.
Ravie d'être là.
Merci et enchantée.
Notre discussion inclura également un extrait d'un entretien
préenregistré avec Karamokho Badiane, qui est le directeur
régional de développement commercial chez Wave Sénégal,
qui est aussi papa ayant bénéficié d'un congé de paternité.
Nashwa, je vais me tourner vers vous.
Au niveau mondial, il existe un écart de 5 mois,
ce qui fait environ 22,5 semaines de congés payés.
Quelle est la situation actuelle dans le monde,
mais aussi sur le continent africain
ou plus précisément en Afrique de l'Ouest ?
À l'échelle mondiale, l'écart de genre dans les congés payés
pour les parents est d'environ cinq mois, c'est-à-dire 22,5 semaines.
Autrement dit, les mères disposent
nettement de plus de congés payés que les pères.
En Afrique, la plupart des pays se situent
entre 9 et 17 semaines de congés payés pour les mères,
avec quelques pays en-dessous de 8 semaines,
et très peu au-delà de 18 semaines.
En moyenne, les mères ont
plus de 13 semaines de congés payés, tandis
que les congés payés pour les pères est inférieur à 1 semaine.
Résultat, un écart de plus de 12 semaines
entre les pères et les mères.
Par ailleurs, aucun pays du continent
n'offre encore de congé parental payé.
Du point de vue côté normes internationales du travail,
seulement neuf pays africains ont ratifié
la Convention numéro 183 en 2000 sur la protection de maternité.
Ils sont : Bénin, Burkina Faso, Djibouti, Mali, Maurice,
mais la responsabilité directe de financement
par l'employeur n'est pas conforme aux normes OIT.
Le Maroc, Niger, Sao Tomé-et-Principe,
Sénégal aussi ont ratifié la Convention.
14 autres sont alignés, sont ratifiés.
Parmi eux, Algérie, Cameroun,
Côte d'Ivoire, RDC, Gabon et Mauritanie.
En l'Afrique de l'Ouest,
plusieurs pays avancent sur la ratification,
mais de forts écarts subsistent.
De nombreux pays restent
en-dessous de 14 semaines pour la maternité
et 24 pays sur le continent n'a pas de congé de paternité payé.
Qu'est-ce qu'on veut dire ici ?
Pour combler cet écart en allongeant
et rémunérant le congé de paternité,
en ratifiant et alignant les lois sur la Convention 183,
en développant des régimes universels de protection
sociale pour le financement des congés
sur la base du dialogue social est décisif
pour l'égalité du genre, l'emploi et le bien-être des familles.
Très bien. Merci, Nashwa.
C'est très bien noté.
On va se tourner plutôt vers Caroline maintenant pour essayer de comprendre
un petit peu l'entreprise Wave, qu'est-ce qu'elle fait.
Est-ce que vous pouvez nous présenter,
Caroline, l'entreprise Wave au Sénégal, s'il vous plaît ?
Oui, bien sûr.
En deux mots, Wave, c'est un service financier
qui permet d'envoyer, de recevoir et de gérer
de l'argent facilement, tout ça depuis son téléphone.
La particularité, c'est accessible à tous
et même à la population la moins bancarisée.
On peut faire toutes les transactions nécessaires
sans avoir besoin d'un compte en banque.
Wave opère aujourd'hui sur le continent africain,
dans plusieurs pays, plus de huit pays au total,
certains qui ont déjà été mentionnés,
le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Burkina Faso,
le Mali et bien d'autres.
Sur près de 3 000 collaborateurs que l'on a au total,
près de la moitié, à peu près
1 500 se trouvent à Dakar, au Sénégal.
Merci, Caroline.
Au niveau des congés paternité, quelle est la situation actuelle
au Sénégal et comment le pays pourrait-il
tirer profit d'un congé de paternité
plus long pour sa population ?
Au Sénégal, le congé de paternité est
aujourd'hui limité à 1 ou à 2 jours seulement,
ce qui est très court comparé
surtout aux standards internationaux.
Aussi, au Sénégal, il reste entièrement
à la charge de l'employeur, sans dispositif
de remboursement ou alors même de financement externe,
que ce soit par le biais de sécurité sociale
ou d'un autre organisme.
Pour nous, en tant qu'employeurs,
nous constatons que cette durée est
extrêmement réduite et pas suffisante
pour permettre aux futurs papas de réellement partager
les responsabilités dès le départ.
Qu'est-ce qu'on pourrait faire pour augmenter la durée ?
Je pense qu'il y a plusieurs leviers.
Le premier, c'est peut-être le cadre légal.
Il faudrait que l'État rallonge
la durée minimale du congé de paternité
par le biais du droit du travail.
Il pourrait être aussi intéressant
d'avoir un engagement un peu plus collectif,
ce qui a déjà été mentionné que le coût ne repose pas
uniquement sur les employeurs,
mais aussi par le biais de différents organismes.
Je pense que le plus important, c'est aussi
l'évolution des mentalités qui doit en découler.
Il faut reconnaître que la présence du père est aussi
essentielle que celle de la mère, et encourager
que les entreprises doivent en faire
un avantage compétitif, surtout dans la politique RH,
ce qui est le cas de Wave.
On va revenir avec vous, Caroline,
plus tard pour essayer de comprendre
un petit peu plus les raisons
et comment vous avez mis ça en place,
mais Nashwa, j'aimerais bien comprendre
certaines choses qui ont été indiquées par le document.
Le congé de paternité est essentiel
pour l'égalité de genre au travail.
Lorsque les pères partagent les responsabilités,
cela a un effet positif sur la participation
des femmes au marché du travail et sur leur salaire.
Les employeurs en bénéficient en ayant
une main-d'œuvre plus stable,
en attirant et fidélisant de meilleurs talents.
Pourquoi le document indique cela ?
Pourquoi est-ce le cas, selon vous ?
D'abord, la réalité.
En moyenne, les femmes effectuent
trois fois plus de travail de soins non rémunéré que les hommes.
Résultant, elles font face à des désavantages
sur le marché du travail.
En 2023, 708 millions de femmes d'âge actif étaient hors
de la population active pour des raisons de soins,
contre 40 millions d'hommes,
ce qui change d'un congé de paternité bien conçu.
Tout d'abord, toutes les mères et tous
les pères ont droit à un congé
de maternité/paternité pas rentable,
bien payé et sécurisé, cela comme une protection
contre la discrimination et les représailles.
Un congé de paternité engage les pères dès le départ,
surtout quand une partie est réservée aux pères
bien payés et non transférables.
Ce droit doit valoir quel que soit
le statut d'emploi ou conditions de travail, c'est-à-dire salarié,
indépendant ou informel.
Aussi, ça crée une responsabilité.
Prendre effectivement ce congé,
assumer une part équitable du travail
de soins non rémunéré au quotidien,
y compris des périodes de solo care,
soutenir le retour et la progression
professionnelle de leur partenaire.
Aussi, il a un effet sur l'entraînement.
Quand les hommes exercent leurs droits et leurs responsabilités,
ils changent les normes sociales.
Ils réduisent les stéréotypes de genre au travail et à la maison.
Ils accélèrent l'égalité dans la société.
Ils favorisent un meilleur partage
de responsabilités à la maison, donc une meilleure
conciliation pour les deux parents, ce qui n'existe pas toujours.
Il réduit aussi la pénalité de la maternité.
C'est que la baisse de la participation
et de salaire après la naissance,
et soutient la carrière des mères.
Pourquoi les employeurs y gagnent ?
Moins de turnover, plus de rétention et de motivation.
Ça donne une marque pour les employeurs
qu'ils sont plus attractifs pour recruter des talents.
Ils créent des équipes plus équilibrées et productives,
car les femmes peuvent rester et progresser dans l'emploi.
Ce qu'on veut dire comme message clé, c'est que réduire
progressivement l'écart dans les congés parentaux,
en garantissant des droits
pour les pères comme pour les mères,
est un levier direct pour l'égalité de genre au travail
et la participation des femmes au marché du travail,
et leur salaire, ainsi que la performance des entreprises.
Merci beaucoup pour cette réponse.
Maintenant, Caroline, pouvez-vous nous en dire
plus sur cette politique interne au niveau
de l'entreprise privée Wave sur des congés paternité ?
Qu'est-ce qui a été mis en place et pour quelle raison ?
Tout à fait.
Déjà, je partage exactement ce qui a été dit
et c'est la raison pour laquelle chez Wave,
nous avons choisi d'aller au-delà de l'obligation légale
en mettant en place un congé de paternité plus généreux.
Plus généreux que le cadre légal que j'ai cité tout à l'heure,
notamment au Sénégal.
Si je prends toujours cet exemple du Sénégal,
les pères ont le droit, chez Wave,
de prendre 1 mois de congés de paternité payés
quand ils le souhaitent, et cela,
avant le premier anniversaire de leurs enfants.
Au-delà d'avoir formalisé une politique interne qui permet
aux futurs pères de prendre davantage de jours,
il y a aussi un autre aspect qui est très important chez nous,
c'est que l'équipe RH et des managers encouragent
activement l'utilisation de ce congé.
Ça, je pense que c'est aussi primordial pour une bonne exécution.
Notamment, l'expérience des collègues comme Karamokho,
qui a pris ce congé, illustre à quel point cela contribue
à la fois au bien-être des familles,
mais aussi à la motivation des employés,
comme ça a été souligné.
Pour nous, les raisons étaient
assez évidentes dès l'implémentation de cette politique en interne.
On a voulu encourager ce levier d'égalité homme-femme,
comme ça a été cité.
On veut aussi utiliser cette politique
comme un moyen d'attractivité des talents,
de fidélisation des talents aussi.
Aujourd'hui, il ne faut pas oublier que les jeunes générations,
hommes ou femmes d'ailleurs,
regardent attentivement les politiques
de congés parentaux et elles traduisent
fortement la culture d'une entreprise.
Ce n'est pas à négliger d'un point de vue ressources humaines,
d'un point de vue recrutement et politique
de recrutement de marque employeur.
Ensuite, il y a le dernier point
qui a été aussi mentionné un petit peu, c'est que pour nous,
ça renforce la stabilité de la main-d'œuvre
dans le sens où les employés
se sentent soutenus dans leur vie personnelle
et donc par un état de fait, ils sont plus engagés, plus loyaux
dans leur vie professionnelle.
Absolument.
Tout à fait.
Je pense qu'on va d'ailleurs écouter
un extrait de Karamokho qui nous a partagé un petit peu
plus de détails sur ce sujet.
Karamokho Badiane est le directeur
régional du développement commercial chez Wave Sénégal,
et son autre rôle qui est celui de papa de trois filles,
il a pu également bénéficier
d'un congé de paternité il y a quelque temps.
Écoutons-le.
J'ai la chance d'être papa de trois petites princesses.
À la naissance de mon aîné,
je n'ai eu droit qu'à 2 jours de congé
comme le prévoit la loi sénégalaise,
le jour de la naissance et le jour du baptême.
Juste après, j'ai dû reprendre le travail.
En plus, ma femme avait fait
une césarienne et partir travailler en la laissant seule
après une chirurgie aussi lourde me semblait profondément injuste.
Quelque part, j'ai eu l'impression d'abandonner ma femme
et ma fille qui avait besoin de moi à ce moment-là.
J'avais envie d'être là,
mais le système tel qu'il est ne me le permettait pas.
Du coup, j'ai dû prendre sur mes jours de congés
annuels pour être un peu plus présent.
Par contre, pour les deux autres, j'étais déjà
chez Wave et j'ai pu bénéficier
des 4 semaines de congé de paternité.
La différence a été énorme.
J'ai pu être présent chaque jour,
j'ai pu apprendre leurs rythmes,
les porter, jouer avec elles, les bercer la nuit.
C'était vraiment énorme comme expérience parce que moi,
en tant que papa, ça m'a permis de profiter
de ces précieux moments de première
connexion avec le bébé, dont je n'avais pas pu
bénéficier avec mon aîné.
En plus de ça, ces congés m'ont permis
quelque part à mettre en place les aménagements
logistiques qui viennent
avec l'arrivée d'un enfant et moi, en tant que papa,
ça m'a permis de ralentir un peu,
de réfléchir un peu à la paternité et au type
de papa que je voulais être pour mes enfants.
Merci beaucoup à Karamokho
pour son retour d'expérience en tant que papa
et des bienfaits que ses congés
de paternité ont eus sur le plan émotionnel,
structurel et familial.
Il est clair qu'en vous écoutant tous les trois,
la discussion autour du congé de paternité est
loin d'être terminé pour la région africaine,
mais aussi celle autour du monde.
Il reste encore du chemin à parcourir pour atteindre
les objectifs de la Convention.
Une répartition plus équitable de ces congés
de paternité payés dans le monde profiterait
non seulement aux pères, mais aussi aux mères
et même au gouvernement.
Pour y arriver, il faudra passer par des actions concrètes,
à la fois sur le plan politique et local,
au plus près des communautés.
Merci beaucoup, Nashwa, Caroline et Karamokho,
pour ce partage très intéressant
et important autour des congés de paternité.
C'est la fin de notre épisode.
Dans les semaines à venir, nous continuerons
d'aborder des changements qui bouleversent le monde du travail.
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Au revoir à tous et à très bientôt pour un autre épisode
de notre podcast sur l'avenir du travail.
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