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Idées et perspectives qui façonnent l’avenir du travail
© Ion Buga/ILO

Podcast l'avenir du travail

Episode 55
démographie

L’Europe face à une main-d’œuvre vieillissante

1 octobre 2025

D’ici à 2050, l’Europe et l’Asie centrale perdront près de 10 millions de travailleurs, sous l’effet conjugué du vieillissement démographique, de la faiblesse persistante de la fécondité et du moindre afflux de jeunes sur le marché du travail. Que signifie cette évolution pour des économies, des marchés du travail et des sociétés déjà sous tension ?

Dans cet épisode du podcast L’Avenir du travail, Sabrina de Gobbi et Stefan Kühn, co-auteurs d’un nouveau document de travail de l’OIT, expliquent l’ampleur du défi et les pistes de réponse. Ils évoquent notamment la participation des femmes, des jeunes, des personnes en situation de handicap et des migrants, mais aussi le maintien plus long des seniors en emploi. La discussion montre comment des politiques adaptées — dans les soins, la formation tout au long de la vie et l’inclusion sur le marché du travail — peuvent aider l’Europe à faire face au vieillissement de sa population tout en soutenant à la fois la croissance et l’équité.

Transcription

[musique]

Bonjour et bienvenue dans ce podcast de l'OIT consacré

à l'avenir du travail.

Aujourd'hui, nous allons parler du vieillissement

de la population européenne

et de ses conséquences sur le marché de l'emploi.

L'Europe et l'Asie centrale traversent une profonde mutation démographique.

La fécondité est faible, l'espérance de vie s'allonge

et dans certains pays, surtout en Europe de l'Est,

les travailleurs qualifiés,

la plupart du temps des jeunes, quittent leur pays

pour chercher ailleurs de meilleures opportunités.

Résultat, la population en âge de travailler se contracte.

D'ici 2050, l'OIT prévoit que la région

comptera 10 millions de travailleurs en moins.

Non pas à cause de suppression d'emplois,

mais parce qu'il y aura tout simplement moins de jeunes

pour remplacer les générations qui partent à la retraite.

Cette évolution soulève des questions cruciales,

des questions fondamentales :

comment adapter nos économies à une main-d'œuvre plus restreinte,

plus vieillissante?

Comment maintenir nos niveaux de vie, nos retraites?

Le nouveau rapport de l'OIT se penche sur ces défis.

Pour en parler, j'accueille aujourd'hui deux de ses coauteurs,

Sabrina De Gobbi qui est économiste principale

au Bureau régional de l'OIT pour l'Europe et l'Asie centrale et Stefan Kühn

qui est économiste principal au département de la recherche de l'OIT.

Merci d'être avec nous.

Merci Sabrina, merci Stefan.

Merci, Isabelle.

Bonjour tout le monde.

Merci Isabelle et bonjour.

Stefan, je vais commencer avec vous.

Que pouvez-vous nous dire de ce changement démographique majeur

qui touche l'Europe et quelles conséquences

pour le marché du travail et pour ces pays qui sont les plus touchés?

L'Europe traverse un changement démographique profond

et dans quelques pays, même dramatiques.

Ceci a des conséquences importantes pour les marchés du travail.

Il y a une diminution de la main-d'œuvre et deux,

une augmentation du taux de dépendance de veillesse.

Juste pour vous donner un exemple, en 2024,

il y a trois personnes entre 15 et 64 ans pour chaque personne qui a plus de 65 ans.

Jusqu'à 2050, ce ratio

va diminuer à 2 et là, on parle des personnes,

pas des travailleurs.

Pas tout le monde entre 15 et 64 ans a un emploi.

Quand il y a moins de mains-d'œuvre, moins de taux d'activité,

on verra des problèmes pour soutenir, maintenir et créer plus de richesse

en moyenne par personne.

Ceci va créer des problèmes pour le financement

des sécurités sociales, les pénuries de la main-d'œuvre

dans certains secteurs, par exemple dans les soins,

et aussi pourrait engendrer

la cohésion sociale.

On parle de conséquences vraiment très importantes

pour les pays, mais là, c'est la situation de l'Europe.

Le rapport parle également de la situation en Asie centrale.

Là, le tableau est un petit peu différent.

En Asie centrale,

les pressions sont moins immédiates parce qu'il y a encore

une grande population jeune qui est en train d'entrer

dans les marchés du travail.

Quand même, la politique doit garder en tête

les défis à long terme et commencer à préparer

la Sécurité sociale et l'économie pour ces défis qui vont arriver

dans le futur.

Face à ces défis si importants qui touchent plus l'Europe de l'Est

maintenant et l'Asie centrale à un moment donné

et d'autres régions du monde,

quelles solutions il faut trouver?

Sabrina, à la lumière de ce que vient de dire Stefan,

que peut-on faire pour faire face à cette contraction

quand même assez dramatique et assez soudaine de la main d'œuvre?

Il faut une stratégie globale.

On peut d'abord commencer par accroître la présence

dans le marché du travail de quelques groupes de la main-d'œuvre

qui sont aujourd'hui sous-représentés.

Je pense aux femmes,

je pense aux travailleuses âgées de 55 ans ou plus,

aux personnes en situation de handicap, aux jeunes âgés de 15 à 24 ans,

aux migrants et aux réfugiés.

Comment les met-on en place?

Comment peut-on faire pour que ceci soit des solutions concrètes?

Ce n'est pas du tout facile et certainement,

ça ne va pas se passer du jour au lendemain.

On peut y arriver si on adopte des politiques efficaces,

surtout en utilisant le dialogue social qui est le dialogue entre

les gouvernements, les employeurs et les travailleurs.

Je donnerai maintenant des exemples de mesures

qui seraient certainement utiles.

Par exemple, les femmes qui souvent sont occupées

dans le travail domestique non rémunéré,

pour elles, il faudrait des mesures

qui garantissent des services de garde d'enfants,

il faudrait leur assurer des congés parentaux.

Surtout, il faudrait assurer l'égalité salariale,

parce que malheureusement encore trop souvent,

les femmes gagnent moins

que les hommes pour un travail qui a la même valeur.

Après, pour les travailleurs âgés,

il faut leur assurer l'accès à des programmes de formation

tout le long de leur carrière ou vie professionnelle.

Cela, c'est surtout pour renforcer leurs compétences digitales

qui sont souvent un peu faibles.

Pour les personnes en situation de handicap,

aujourd'hui, il est plus facile de les intégrer

dans le marché du travail grâce à la technologie digitale,

y compris de l'intelligence artificielle, et grâce au télétravail.

Malheureusement, il y a encore beaucoup de discrimination,

donc des mesures de lutte contre la discrimination

sont indispensables.

Cela, non seulement pour les personnes en situation de handicap,

mais aussi pour les femmes et les travailleurs âgés.

Pour les jeunes de 15 à 24 ans,

souvent, ils ne sont ni en études, ni en formation,

ni en emploi.

Il faut d'abord améliorer la formation

pour eux

et aussi, il faut améliorer la transition de l'école

au monde du travail.

Pour terminer, des politiques migratoires bien gérées peuvent faciliter

l'intégration dans le marché du travail de migrants

et réfugiés.

Cela serait extrêmement utile, surtout comme Stefan,

mon collègue, le disait, en vue d'une pénurie de main-d'œuvre

dans des domaines de notre économie plutôt clés,

comme l'économie des soins.

On parle vraiment d'une adaptation profonde

du marché du travail à ces nouveaux défis.

L'un d'eux est le vieillissement, mais il y en a d'autres.

L'inclusion est donc une partie de la réponse,

mais que peuvent faire les gouvernements devant des phénomènes qui parfois

les dépassent non seulement en termes d'ampleur et de grandeur,

mais aussi, souvent, parce que les gouvernements ne sont là

que quelques années, alors que ces phénomènes s'étalent

sur plusieurs générations?

Aujourd'hui, on est plus longeve, c'est-à-dire,

on vit plus de temps.

On est plutôt en de bonnes conditions de

santé jusqu'à un âge assez avancé,

donc il faudrait rester plus longtemps dans le marché du travail.

Il y a quelques pays,

en Europe notamment,

qui ont déjà accru

l'âge limite formel pour la retraite.

Par exemple, en Italie et en Grèce, on est déjà à 67 ans

et au Danemark, on arrive à 69 ans.

Cette nouvelle limite d'âge a été établie

grâce au dialogue social, qui est toujours

un bon mécanisme pour prendre des décisions au niveau national,

même assez compliquées.

Il y a des travailleurs qui aimeraient rester

dans le marché du travail, même au-delà de l'âge limite formel

pour la retraite,

donc il faudrait non seulement permettre

à ces travailleurs-là d'effectivement pouvoir rester

dans le marché du travail, mais il faudrait aussi les encourager

en adoptant des mesures

qui donnent la possibilité d'avoir de la flexibilité

dans l'emploi.

Par exemple, on pourrait leur permettre de travailler

juste quelques heures par semaine

ou on pourrait adapter leur travail suivant

leurs besoins physiques spécifiques.

Sur le plan de la productivité, Stefan,

on parle beaucoup d'intelligence artificielle

et d'automatisation.

C'est également l'un des défis du marché de l'emploi.

Dans ce contexte de vieillissement de la population active,

un nombre réduit de travailleurs pourrait-il devenir un atout ?

Absolument, mais il y a des risques.

Les technologies comme l'IA, la robotisation,

l'automation pourraient enlever ou diminuer les pénuries

de la main-d'œuvre

en augmentant ou en renforçant la productivité,

mais il est crucial que les bénéfices de la technologie,

de cette productivité,

puissent servir à soulever le standard de vie

de tout le monde et aussi au financement de la Sécurité sociale.

Si les bénéfices étaient monopolisés, on serait dans un mauvais endroit.

Ça créerait encore plus de tensions sociales,

qui existent déjà,

justement, aussi du fait du vieillissement.

Sabrina, je reviens vers vous.

Vous avez parlé avant de quelque chose qui est clé et qui,

évidemment, à l'Organisation internationale du travail

est très important, qui est le dialogue social.

Quelle est l'importance du dialogue social dans cette transition démographique,

nous, on parle du marché de l'emploi parce que c'est ce qui

nous intéresse le plus, mais qui sont aussi

des transitions humaines, des transitions sociétales ?

Ce dialogue social, comment peut-il aider à cette transition ?

Le dialogue social est un instrument pour la paix.

Le dialogue social aide

pour éviter les radicalisations ou les tensions dans la société

parce que c'est un dialogue entre les acteurs principaux

dans le domaine du travail :

les représentants de gouvernements, notamment les ministères du Travail,

les représentants des employeurs des entreprises grandes

et petites

et les représentants des travailleurs, c'est-à-dire les syndicats.

Il faut peut-être aussi une sorte de dialogue entre générations.

C'est-à-dire que le problème des jeunes ne concerne pas seulement

les jeunes, le problème des travailleurs âgés

ne concerne pas seulement les travailleurs âgés.

Il faut quand même que ça soit véritablement abordé

d'une manière globale,

non seulement au niveau des pays, mais j'imagine aussi,

au niveau des régions, non ?

Sabrina ?

Oui, et c'est surtout le dialogue intergénérationnel

qui est important.

On a déjà des projets en Europe dans certains pays

et même en Asie centrale d'ailleurs, où on voit que les jeunes,

de quelque manière, aident, par exemple, dans la digitalisation,

les personnes âgées.

On voit les travailleurs âgés qui transmettent des compétences

aux jeunes,

par exemple, en matière d'agriculture.

Ça aussi, ça aide la société à éviter des tensions sociales.

Merci Sabrina, merci Stefan, pour vos analyses.

On comprend bien que le changement démographique en Europe

et en Asie centrale est un défi immense

qui concerne également d'autres régions de la planète.

Pour en savoir plus, consulter le nouveau rapport de l'OIT

sur les mutations démographiques en Europe et en Asie centrale sur notre site Web.

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Merci beaucoup. On se retrouve très bientôt

pour un nouvel épisode du podcast L'avenir du travail.

À bientôt.

[musique]